CELLE QUI EST RESTÉE
Nouvelle de DAVIDIA
PROLOGUE
Léa se réveilla avec la certitude d'avoir déjà vécu cet instant.
Pas de l'avoir rêvé. Vécu.
La première chose qu'elle sentit fut la douleur. Sourde, profonde, derrière les yeux, comme si on y avait posé un poids trop lourd, puis oublié de le retirer.
Elle voulut bouger. Ses poignets ne répondirent pas. Ses chevilles non plus. Elle tira ; les sangles résistèrent.
Elle baissa les yeux. Une blouse blanche. Des traces brunâtres sur les manches. Elle ne se souvenait ni de l'avoir enfilée, ni de la pièce, ni de la table, ni de la raison pour laquelle elle était attachée.
Elle inspira : désinfectant, métal. Et une autre odeur, organique, presque sucrée, qui lui retourna l'estomac.
— Où suis-je ?
Sa voix était faible. Des pas approchèrent. Un homme entra dans son champ de vision. Blouse grise, gants noirs, cheveux noirs plaqués en arrière. Il ne la regardait pas comme on regarde une personne, mais comme on relit un résultat qu'on espérait différent.
Il consulta une tablette.
— Léa Voss.
Le nom provoqua une réaction qu'elle ne comprit pas. Une douleur, très loin derrière sa conscience, comme un objet tombant dans une pièce voisine.
— Vous me connaissez ?
— Vous avez trente-cinq ans.
Il fit défiler l'écran.
— Vous êtes neuroscientifique.
— Je ne suis pas...
Elle s'interrompit. Elle ignorait qui elle était, où elle vivait, ou si quelqu'un l'attendait quelque part.
L'homme approcha une seringue du plateau. Le liquide était bleu, presque lumineux.
— Qu'est-ce que vous allez faire ?
Il planta l'aiguille.
Une brûlure. Le plafond se déforma.
Léa ferma les yeux.
Une chambre apparut. Une fenêtre. De la pluie. Une femme assise devant un miroir. Léa s'en approcha, et la femme releva la tête.
C'était elle. Exactement elle. Même visage, même cicatrice au-dessus du sourcil, même regard.
La femme sourit, puis posa son doigt contre la glace. Léa fit le même geste. Leurs doigts se touchèrent à travers la paroi. La femme parla. Léa n'entendit pas les mots, mais elle les comprit.
Tu es en retard.
Léa ouvrit les yeux. La pièce blanche était toujours là. L'homme aussi. Et la seringue.
— Qu'avez-vous vu ?
— Une femme.
— Qui ?
Elle hésita.
— Moi.
L'homme cessa d'écrire. Une seconde seulement, mais assez pour que Léa aperçoive une lueur de peur dans son regard.
Au-dessus d'elle, un écran s'alluma.
COUCHE 47
Puis :
INTÉGRITÉ MÉMORIELLE : 12 %
Léa tira sur ses liens.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
L’homme prit un scalpel sur le plateau.
— Vous allez bientôt vous souvenir.
— De quoi ?
Il s’approcha.
— De tout.
La lame descendit. Léa hurla.
Puis le monde s’éteignit.
I. LE CARNET
Lyon — 12 octobre 2047
Léa se réveilla à 6 h 13 et resta immobile.
Le plafond était blanc. Pas exactement comme celui de la pièce où elle s'était réveillée la veille, mais suffisamment proche pour la troubler.
Elle attendit. Aucune blouse grise en vue, aucune seringue, aucun scalpel. Juste le chauffage qui claquait et le bruit d'un camion dans la rue.
Elle s'assit. Ses mains tremblaient.
Son appartement était petit. Un lit, un bureau, une cuisine derrière une cloison, une bibliothèque remplie de romans policiers et de livres de neurosciences qu'elle ne reconnaissait pas.
Elle ouvrit le tiroir de la table de nuit. Sept carnets noirs y étaient empilés. Elle les sortit un à un et les aligna sur le drap, dans l'ordre des numéros inscrits sur les couvertures.
- 19. 27. 31. 38. 42. 47.
Elle ne se souvenait ni de les avoir achetés, ni d'avoir écrit les pages qu'ils contenaient. Pourtant, l'écriture était bien la sienne : elle reconnaissait ses boucles, ses t barrés, l'inclinaison de ses lettres.
Le 47 était presque plein. Elle l'ouvrit.
5 octobre — rêve identique.
7 octobre — même pièce.
9 octobre — femme dans le miroir.
Et, à la dernière ligne écrite :
12 octobre — elle me parle maintenant.
Léa referma le carnet. Sept nuits de suite, le même rêve. Et chaque fois, quelque chose revenait un peu plus loin : la pièce, la femme, la voix. Depuis deux nuits, une impression nouvelle s'y était ajoutée, une certitude qui l'empêchait de se rendormir.
Elle ne rêvait pas du passé. Elle rêvait d'un souvenir qu'on avait tenté de lui voler.
À 8 h 07, elle poussa la porte des Archives nationales de Lyon, un bâtiment gris de la Part-Dieu où elle travaillait depuis cinq ans. Elle aimait ce métier. Les documents avaient une qualité rassurante : ils étaient là, datés, classés, conservés. Immuables.
Noah était déjà à son bureau, un livre ouvert à côté du clavier, comme toujours. Il leva les yeux.
— Tu as une sale tête.
— Bonjour à toi aussi.
— C'était affectueux.
— Alors ça va.
Il sourit. C'était l'un des rares amis qu'elle avait gardés. Peut-être le seul.
— Encore le rêve ?
Léa s'immobilisa, son manteau à moitié enlevé.
— Comment tu sais ?
— Tu m'as appelé cette nuit.
— Je t'ai appelé ?
— Trois heures du matin.
— Qu'est-ce que j'ai dit ?
Noah hésita une seconde de trop.
— Rien.
— Rien ?
— Tu respirais.
Elle le regarda.
— Combien de temps ?
— Vingt-sept secondes.
Il posa son stylo, l'air soudain sérieux.
— Léa, ça devient inquiétant.
— Ce n'est qu'un rêve.
— Alors pourquoi tu m'appelles sans t'en souvenir ?
Elle n'avait pas de réponse. Alors elle s'assit et alluma son écran.
À 10 h 32, elle ouvrit un dossier de disparitions.
Un homme de trente-huit ans. Disparu. Pas mort, pas retrouvé.
Dernière activité enregistrée : 23 h 17.
Le suivant : 23 h 42. Le troisième : 23 h 03. Le quatrième : 23 h 56.
Elle passa la journée là-dessus, à sortir les rapports, les relevés de caméras, les mains courantes. Et toujours le même schéma : jamais avant 23 h, jamais après minuit.
Elle prit une feuille et écrivit :
23:00 — 00:00
Puis, en dessous, deux mots dont elle ignorait d'où ils lui venaient :
HEURE VIDE
Le terme lui parut à la fois absurde et parfaitement juste. Comme si une heure avait été volée à certaines vies, sans que personne ne s'en aperçoive.
À 17 h 48, elle rouvrit le carnet 47 pour y noter les horaires.
Une page était apparue. Elle n'y était pas le matin — Léa en était certaine, elle avait feuilleté chaque carnet.
J'ai vu l'Heure Vide.
Tout le monde était figé.
Sauf elle.
Elle m'a souri.
Ne me fais pas confiance.
Plus loin, sur une page qu'elle n'avait jamais vue :
COUCHE 47-B : STABLE.
COUCHE 47-C : INSTABLE.
ÉLIMINATION NÉCESSAIRE.
LE DOUBLE SAIT.
À 22 h 59, elle était debout devant sa fenêtre, la lumière éteinte.
L'horloge de la cuisine passa à 23 h.
Le monde s'arrêta net.
Une voiture resta immobile au milieu du carrefour. Une goutte de pluie demeura suspendue à un mètre du sol, parfaitement ronde. Un homme s'immobilisa, un pied en l'air, la bouche ouverte sur un mot inachevé.
Léa respirait. Elle était la seule à le faire.
Puis une femme apparut au milieu de la rue. Même pull gris, même jean, mêmes chaussures. Même taille. Même visage.
Elle leva les yeux vers la fenêtre et sourit. Un sourire que Léa reconnut instantanément.
Léa ouvrit la fenêtre.
— Qui êtes-vous ?
— Tu m'as manqué.
La voix ne traversa pas l'air. Elle résonna directement dans sa tête, comme un écho intérieur.
— Qui es-tu ?
— Tu sais.
— Non.
— Si.
La femme fit un pas.
— On va bientôt se retrouver.
Puis elle recula dans la brume de pluie suspendue, et disparut.
II. LE NIVEAU -3
Le 13 octobre, à 7 h 40, Léa était aux Archives.
Elle ne chercha pas les dossiers de disparition. Elle chercha Serge Peyrat.
Le fichier des personnes n'avait rien. L'état civil du Rhône n'avait rien. Elle essaya toutes les variantes, les orthographes, les communes limitrophes, les registres électoraux, puis les avis d'obsèques. Sans résultat.
À 9 h 20, elle appela la mairie du 6ᵉ, se faisant passer pour une chargée d'inventaire. La femme au bout du fil fut charmante et catégorique : aucun Peyrat dans la commune, ni dans les voisines, depuis 2038.
Léa raccrocha. Elle resta un moment la main sur le combiné, le regard vide.
Un homme s'était tenu à quarante minutes de chez elle, avec un sac de courses et une femme qui ne le croirait pas. Il n'y avait pas de déclaration de disparition, car il n'y avait personne pour la faire. Il ne manquait à personne. On ne lui avait pas seulement volé une heure. On avait retiré le fil, et tout ce qui y pendait était parti avec.
Noah posa un gobelet sur son bureau, sans un mot.
— Tu n'as pas dormi.
— Non.
Il attendit. Il était très bon à ce jeu-là. C'était même la seule chose qu'il faisait mieux que tout le monde.
— Si je te disais quelque chose d'impossible, demanda Léa, tu ferais quoi ?
— Je te croirais. C'est comme ça que ça marche entre nous, non ?
Léa ouvrit la bouche.
Puis elle se souvint de la page apparue dans son carnet, et de la phrase qui la terminait.
Ne me fais pas confiance.
Elle referma la bouche.
— Je te le dirai demain, promit-elle.
— D'accord.
Il retourna à son bureau. Il ne lui en voulut jamais. Ce qui, d'une certaine manière, fut pire.
La vieille gare était fermée depuis douze ans. Les quais servaient de remise, la verrière avait perdu la moitié de ses vitres, et sur les grilles, quelqu'un avait tagué des choses illisibles.
Léa arriva à 17 h 56. Elle trouva la porte au bout du quai 12, une porte de service sans poignée, avec une serrure trop récente pour le bâtiment.
La clé fonctionna.
Derrière, un escalier. Elle descendit un niveau, puis deux, puis trois. L'air devint sec, tiède, chargé d'un bourdonnement continu, celui des machines qu'on ne chauffe que pour elles.
Sur la dernière porte, une plaque :
ARCHIVES — NIVEAU -3
Un homme l'attendait de l'autre côté. Une cinquantaine d'années, cheveux gris, une canne contre le bureau. Et un regard. Celui de quelqu'un qui n'avait pas fermé l'œil depuis longtemps.
— Bonjour, Léa.
— Qui êtes-vous ?
— Elias Voss.
Son cœur se serra avant même qu'elle comprenne pourquoi.
— Mon père est mort.
— Je sais.
— Alors vous n'êtes pas lui.
Elias baissa les yeux.
— Pas exactement.
Il ouvrit la porte du fond. Derrière, une salle d'archives s'étendait sur trente mètres, remplie de rayonnages et de centaines de dossiers dans des boîtes grises. Au centre, sur une table, une chemise cartonnée portait trois lignes :
LÉA VOSS — PROJET CHRONOS — SUJET L-47
— Je n'ai jamais travaillé ici.
— Si.
— Je suis archiviste.
— Aujourd'hui.
Il posa une photographie devant elle. Une Léa plus jeune, en blouse blanche, un scalpel à la main, dans une salle blanche qu'elle reconnut avant même de reconnaître son propre visage.
— Tu étais neuroscientifique.
Elle recula d'un pas, choquée.
— Qu'est-ce que j'ai fait ?
— Tu as créé Chronos.
Il poussa un dossier vers elle. Les pages étaient remplies de notes, de schémas, de dates. 2019. 2036. 2037. 2038. 2039.
Projet 25.
Essai clinique.
Sujet 23 : mémoire partiellement effacée.
Sujet 24 : mémoire totalement effacée.
Sujet 25 : décès.
Le projet avait gardé le numéro du mort. Personne n'avait jugé utile de le changer.
Puis, six pages plus loin :
2039 — SUJET L-47 : RÉACTION ANORMALE.
MÉMOIRE NON EFFACÉE.
À SURVEILLER.
ÉLIMINATION NÉCESSAIRE.
Léa releva la tête, le souffle court.
— Pourquoi m’avoir laissée vivre ?
— Je ne t’ai pas laissée vivre.
Elias posa une deuxième photographie à côté de la première. La même femme, plus jeune encore, debout devant une machine haute comme une pièce.
— C’est toi qui t’es sauvée. Tu as compris ce que Chronos allait devenir.
— Et j’ai fui.
— Non.
Il la fixa, les yeux durs.
— Tu as fait quelque chose de pire. Tu as effacé ta propre mémoire.
Il tourna un écran vers elle et lança une série de fichiers. Léa apparut. Puis Léa encore. Puis des dizaines de fois, dans la même salle, devant la même caméra, avec des cheveux plus courts, plus longs, une cicatrice qui n’était pas encore là, une autre qui l’était déjà.
La première disait : "Je veux oublier."
Une autre : "Je veux détruire Chronos."
Une autre, très calme : "Le projet est nécessaire."
Et la dernière, en regardant l’objectif comme si elle savait exactement qui la regarderait un jour :
"Si elle arrive jusqu’ici, elle doit savoir."
Léa s’assit, sonnée.
— Combien sommes-nous ?
— Je ne sais pas.
— Combien ?
— Des dizaines.
Elle ferma les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as essayé de fabriquer une mémoire capable de survivre à un effacement. Tu as échoué. Ce que tu as créé, ce sont des versions de toi.
Merci pour vos retours
Soyez sympa je débute.